Discriminations raciales et genrées dans la danse martiniquaise

— Par Roland SabraOriginal disponible

C’est sous la direction de Karine Bénac-Giroux que se sont déroulées les deux journées consacrées aux « Discriminations raciales et genrées dans la danse contemporaine martiniquaise ». Les échanges ont été riches et intenses entre universitaires, artistes et public. Tables rondes avec exposés théoriques, performances d’artistes, conférences-dansées, pièce de théâtre, ont dialogué et se sont éclairés mutuellement. Jamais les discours universitaires ne se sont installés en surplomb des expériences de vie que l’ensemble des artistes ont bien voulu rapporter. La chorégraphe Agnès Dru à travers son parcours étasunien, a montré comment son identité de « frenchie » s’était construite d’une différenciation dans une confrontation à l’altérité surdéterminée par un rapport salarial porteur de discriminations. C’est l’ensemble de ce parcours qu’elle réinjecte dans sa conférence dansée. Les stéréotypes de couleur, de genre sont convoqués dans l’espace cage d’un enfermement aux murs de verre. Petite culotte noire, haut blanc, mains protectrices sur le sexe et les seins, elle va revêtir la tenue, un peu masculine d’un personnage blanc allant à la rencontre d’une femme noire en robe elle aussi noire. Deux couleurs. La noire mène la danse, imitée par la blanche sur fond d’écran aux verts mouvants et insistants. Bélè et gestes d’Afrique se mêlent. Bientôt la blanche quitte l’espace et la noire danse déjà différemment. Confrontation et acculturation se sont entremêlées et quand, un peu plus tard revient le personnage blanc, armé de techniques de danses venues d’ailleurs, ( beau travail d’Agnès Dru) il prend l’initiative et le pouvoir. L’image sur l’écran se fige sur un bureau d’ordinateur.

Peu avant Jean-Hugues Mirédin et Laurent Troudart ont abordé le  problème du statut du danseur noir dans une troupe et les modèles véhiculés par les chorégraphes occidentaux. De danseurs-porteurs en couple homme-noir et femme blonde ont été déclinés clichés et poncifs d’oppositions binaires aux places interchangeables. Ils ont témoigné d’une intersectionnalité vécue dans leur domaine artistique. Leur travail « Salut, mon frère » a été l’objet, à partir de deux extraits vidéos, d’une belle analyse montrant que le statut d’une couleur n’a de sens que pris dans le discours idéologique qui l’enserre. Les deux danseurs avec beaucoup de grâce et de dérision passent du blanc virginal d’une naissance édénique au blanc maquillé de clowns, marionnettes d’un sort qui les dépasse.

Puis il y eut Annabel Guérédrat dans une performance, transdisciplinaire et forcément transgressive puisqu’il s’agit d’elle. Femme panthère, perchée sur des aiguilles, accompagnée de trois musiciens elle danse, récite et chante poèmes, extraits de corpus philosophiques et sociologiques, prières et incantations dont elle déconstruit le principe d’énonciation, pour les rendre indistincts, mêlés et inaudibles. La voix se plie, se tord, se dédouble, s’oublie et resurgit dans un cri sur une musique qui balance coté fin du siècle passé dans un clin d’œil vers Areski et Brigitte Fontaine. Déconstruire l’ordre du discours pour déconstruire l’ordre du monde? Elle montre comme un déplacement de son questionnement en insistant davantage, et à rebours de ses derniers travaux semble-t-il, sur le féminisme noir que sur le genre, à ceci près que le nom donné dans l’après coup de sa réalisation à la performance témoigne d’une permanence : Hystéria!  La problématique que porte l’hystérie est trop connue pour qu’on y insiste!

Si elle se protège du public par la réactivation d’un quatrième mur dans un dispositif frontal elle fait état, dans un dos à dos avec le bassiste, de l’hypothétique existence de ce fameux cinquième mur entre musiciens d’un coté et danseur-chanteur de l’autre. Dispositif le plus élaboré conceptuellement de l’ensemble de ses travaux, ce « work in progress » mérite d’être creusé et affiné. Il témoigne en tout cas d’un véritable parcours et d’un travail réflexif mené dans une confrontation avec ce qui dérange et qui questionne.

Les deux jours d’études se sont terminés par une pièce de théâtre librement inspiré de « La surprise de la haine de Louis de Boissy, mise en scène par l’organisatrice du colloque et jouée par ses étudiants. Comparaison n’est pas raison.

Fort-de-France, le 01/06/2017

R.S.

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