Extrait d’article : La Biennale de danse : inventivité, créativité, transgressivité

De cette demi-nudité, nous ne garderons pour Annabel Guérédrat, dans I’m a Bruja, que le second terme.

Article original par Janine Bailly 5 mai 2018
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De cette demi-nudité, nous ne garderons pour Annabel Guérédrat, dans I’m a Bruja, que le second terme. Nudité parfaite, entière, totalement assumée, et revendiquée. Nudité belle, sensuelle et pulpeuse de ce corps à juste titre fier et orgueilleux, dans sa perfection brune et lisse de femme antillaise. La performance s’ouvre sur un chant éructé de Nina Hagen, qu’Annabel vêtue de sa seule chevelure foisonnante mime au-devant du rideau, nous disant déjà qu’il y aura là plus qu’un spectacle, à l’esthétique d’ailleurs aboutie et sidérante, qu’il y a là une forme d’engagement, une transgression de ces indéfectibles tabous qui continuent de nous hanter.

Se succéderont alors des scènes très diverses, et qui composeront l’histoire de la “Sorcière”. Mais de quelle sorcière s’agit-il donc ? On pourrait, à la vue de ce corps-liane évoluant au sol au centre du cercle de bougies allumées, songer à quelque cérémonie du Vaudou, comme à quelque prêtresse du Candomblé, à quelque déesse de la mythologie africaine. « Je suis l’eau », psalmodie-t-elle, « l’eau qui coule comme les larmes de chameau… l’eau qui coule comme les larmes de crocodile ». Manman d’Lo de la Martinique aussi ? On pourrait alors songer, tant les mouvements sont libres, au tableau L’origine du monde, de Gustave Courbet, qui longtemps resta caché à nos regards.

 

 

Photographie : Jean-Baptiste Barret

Ainsi qu’Annabel nous le dit, sortie en rampant, féline en diable, du cercle magique pour discipliner ses cheveux et revêtir masque noir et costume qui hésite entre chatte maléfique et garçon de la rue aux semelles clignotantes, cette figure de la sorcière, elle ne l’a pas fixée une fois pour toutes. Elle l’a au contraire fait évoluer au gré de ses voyages, et nous emmenant de par le monde, au travers de la lecture d’extraits de son “journal” elle nous conte un peu ses métamorphoses successives. Elle confie avoir été influencée par le krump, cette sorte de hip-hop qui tente de transformer les tendances négatives en tendances positives. Ce qu’elle nous prouve derechef, puisque de mauvais garçon, esprit maléfique qui hurle ses invectives en contraste sur la musique classique que déverse la sono, elle se transforme en statue à nouveau nue, sculptée par la rivière de tubes de néon dont elle s’est fait, après l’avoir tirée derrière elle, un lumineux costume, et des ailes d’oiseau un instant ouvertes ! Puis hauts talons argentés retrouvés et nouveau masque assorti, élégant cette fois, elle se dirige vers sa dernière escale, réintègre le cercle initial, pour s’y enduire le corps et le couvrir d’une pluie de paillettes, qui sur sa peau luisante, dans un silence magique, dessinent les figures aléatoires d’un scintillant costume de fée.

Ainsi, la “bruja” d’Annabel, que j’avais vue autrefois sur cette même scène sanglée dans une combinaison de latex noire, est aujourd’hui la Femme, celle qui refuse l’inféodation aux normes et aux hommes, celle qui « décolonise et son corps et son imaginaire », et tant pis s’il en est certains qui se diraient choqués ! Ce qui me choque, moi, c’est d’avoir entendu lors d’une conférence préliminaire, prononcer à ce sujet le terme de “pornographie”, quand bien même ce mot fut adouci de l’adjectif “poétisée”, quand bien même l’exemple fut donné d’un spectateur lors d’une précédente présentation “tout rouge de visage ” et “sexuellement excité” : le problème ici ne réside pas tant dans la si belle nudité d’Annabel Guérédrat, aussi provocatrice soit-elle pour certains regards, que dans celui qui la regarde ! Et tant mieux si la performance, s’invitant dans une Biennale dite de danse, a su pervertir un peu les codes !

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